Vers un nouveau paradigme monétaire ?

Paru dans « POUR » le 6 septembre 2019

Dépôts bancaires pénalisés, taux d’intérêt à zéro, emprunts d’Etat à taux négatif, politique monétaire non conventionnelle, cours de bourse au sommet, cours de l’or qui s’affole, etc.  Etrange paysage monétaire et financier ! Totalement inconnu et par conséquent inquiétant. N’annonce-t-il pas l’émergence d’un nouveau paradigme monétaire ?   

De la victoire face la crise financière

La crise financière mondiale de 2008, dite « des subprimes », trouve son origine dans le secteur bancaire américain et a explosé à la suite des très nombreux défauts de paiement de crédits hypothécaires à taux variables qui avaient été abusivement accordés à des populations aux revenus modestes. Le refinancement de ces prêts auprès d’institutions financières du monde entier par des produits financiers dérivés a instantanément entrainé sa propagation mondiale.

Cette crise financière a failli déboucher sur la crise économique la plus grave de tous les temps par la rapidité de sa diffusion et la vitesse du ralentissement économique qu’elle a entraînée. Seules les actions des Banques centrales associées à celles des autorités publiques ont permis d’éviter une catastrophe majeure. Face au danger, les Banques centrales ont engagé des « actions non conventionnelles » en accordant des prêts à long terme à taux préférentiels au secteur bancaire pour l’inciter à continuer à prêter à l’économie et en rachetant des gigantesques quantités de dettes publiques aux secteurs bancaire et financier. Pour mener ces actions, les Banques centrales ont créé de la monnaie et leurs bilans se sont considérablement enflés. Parallèlement, nombre d’Etats se sont endettés pour sauver leurs banques commerciales résidentes. Enfin, afin de garantir la solvabilité du secteur bancaire, les organismes de supervision ont mis en place au niveau mondial, via les accords de Bâle, un cadre prudentiel plus contraignant qu’auparavant.

Ces actions ont eu des résultats heureux. Elles ont permis de stabiliser et de sauver de la faillite de nombreuses banques, de soutenir l’économie tout en ne relançant pas l’inflation[1] et de sauvegarder l’intégrité de la zone euro. Ce n’est pas rien comme bilan ! Mais il reste ce climat financier « étrange ». La reprise économique n’a jamais vraiment eu lieu, l’inflation reste faible, la baisse drastique des taux d’intérêt subséquente aux actions non conventionnelles présente des avantages pour les Etats endettés mais déplaît aux épargnants et au secteur financier qui voudraient obtenir des rendements plus élevés. Par ailleurs, les prix des actifs (immobiliers et titres financiers) n’ont jamais aussi été élevés alors que l’économie ne performe pas vraiment.

Compte-tenu de ces résultats mitigés et des risques de récession qui réapparaissent, les Banques centrales américaine et européenne s’apprêtent à reprendre et à étendre leurs actions non conventionnelles. Elles en semblent d’autant plus motivées que la restauration d’une politique monétaire conventionnelle semble présenter de nombreux dangers. En effet, une remontée des taux d’intérêt se traduirait immédiatement par une baisse du prix des actifs (actions et obligations), une augmentation rapide de la charge des dettes privées et donc la ruine de nombreux particuliers et entreprises qui bénéficient aujourd’hui de la faiblesse des taux d’intérêts sur leurs emprunts. A terme, cette hausse des taux se traduirait également par une augmentation du service de la dette publique qui pourrait devenir insupportable pour certains Etats endettés qui pourraient alors être tentés par la répudiation de leur dette.

À la paralysie monétaire

Il semble donc que la politique monétaire soit bel et bien paralysée et condamnée à conserver ses positions actuelles tant que les niveaux d’endettement des Etats et du secteur privé resteront aussi élevés.

N’est-ce pas là un paradoxe ?  Notre système monétaire basé sur l’endettement se paralyserait par le coût excessif de cet endettement ? L’organisation monétaire hiérarchique[2] n’aboutit-elle pas nécessairement à un blocage dans lequel la montagne de dettes ne peut plus gonfler ? Dans ce système, n’arrive-t-on pas nécessairement à un point où il faudrait absolument alléger la charge d’intérêt ? Il faudrait donc soit réduire les taux d’intérêt (jusqu’à zéro, voire expérimenter les taux d’intérêt négatifs), soit réduire unilatéralement le montant de la dette c’est-à-dire faire défaut ?

A ce stade, nous n’avons fait qu’expérimenter la première branche de l’alternative mais, en réalité, n’attendons-nous pas un jubilé[3] ? Une remise plus ou moins générale des dettes ? Ne sommes-nous pas, inconsciemment et involontairement, entraînés vers cette forme de remise de dettes par les mesures non conventionnelles des Banques centrales ? Notamment quand elles achètent en masse de la dette publique ? Lorsque la Banque centrale rachète de la dette publique en créant de la monnaie, c’est au fond une institution publique qui rachète de la dette publique et qui entend la conserver pour longtemps, voire à jamais, puisqu’elle a déclaré qu’elle réinvestirait le produit des titres arrivés à échéance dans de nouvelles dettes publiques. La dette publique détenue par la Banque centrale est donc probablement condamnée à « rouler » à perpétuité.

À la gestation d’un nouveau paradigme monétaire

Aussi, ne serait-il pas temps de tirer certaines conclusions ?

  • Puisque les autorités publiques, y compris les Banques centrales, ont sauvé le secteur bancaire, ne peut-on pas définitivement enterrer les conceptions monétaristes et libérales affirmant que les Banques centrales et la puissance publique doivent être réduites au minimum ? Il apparaît clairement aujourd’hui que le secteur public est et restera l’acteur garant du bon fonctionnement de l’économie et de la finance.  
  • Puisque la Banque centrale européenne a pu créer un volume monétaire considérable[4] sans impact sur l’inflation, ne pourrait-on pas « acter » cette situation ? Transformer le stock de monnaie créée en monnaie perpétuelle en décrétant que la dette publique détenue par la BCE deviendrait une dette à perpétuité à taux zéro ? Ainsi, les Etats ne devraient plus jamais la rembourser et sa contrepartie monétaire circulerait indéfiniment ? Ne serait-ce pas faire coup double en désendettant partiellement le secteur public, d’une part, et en injectant un stock de monnaie permanente[5] assurant une meilleure solvabilité du secteur bancaire, d’autre part ? Cela dégagerait d’ailleurs des marges de manœuvre permettant d’investir dans la transition écologique !
  • Ne pourrait-on pas d’ailleurs pousser le raisonnement un pas plus loin et remettre en cause le dogme interdisant le financement de la puissance publique par la Banque centrale ? Ne Ne pourrait-on pas imaginer un cadre légal contraignant qui autoriserait définitivement des prêts à taux zéro par la Banque centrale au secteur public ? Par exemple, un cadre qui réserverait ce type de financement aux seuls investissements publics et qui veillerait à la conservation des équilibres budgétaires et économiques ? Ceci permettrait certainement de créer les conditions permettant aux Etats de financer les indispensables et urgents investissements de la transition écologique.
  • Enfin, en dehors de ce cadre légal, n’est-il pas temps de développer une réflexion morale sur l’endettement public ? Au fond, est-il normal que certains perçoivent des intérêts sur les dettes de l’Etat qui sont faites dans l’intérêt général ? N’est-ce pas là une forme de taxation du secteur public par le secteur privé ? L’intérêt sur la dette publique n’est-il pas une forme d’impôt privé ?

En conclusion, ne sommes-nous pas en train d’assister à la gestation d’un nouveau paradigme monétaire ? Il réaffirmerait le rôle du secteur public en matière prudentielle et le rôle de la Banque centrale comme créateur de monnaie. Dans ce paradigme, la Banque centrale serait, à la fois, au service du bien commun et, à la fois, au service du secteur bancaire. Elle pourrait recourir à deux formes d’émission monétaire par injection de monnaie temporaire et/ou de monnaie permanente[6]. Ce faisant, on la libérerait de sa paralysie actuelle, on libérerait de l’espace pour réinstaurer une politique monétaire traditionnelle vis-à-vis du secteur bancaire commercial et les taux d’intérêt pourraient reprendre leur rôle traditionnel. Les Etats seraient moins endettés, la charge de la dette publique serait plus légère et des marges de manœuvre se libérerait pour l’investissement public.  Le monde serait moins soumis au joug de la finance puisque le financement de la dette publique ne serait plus soumis au seul jugement de la finance. Ce devrait être une bonne chose pour le bien commun.


[1] Ce qui contredit la théorie quantitative de la monnaie qui affirme qu’en cas d’augmentation de la masse monétaire, les prix s’envolent pour un niveau de production donné. En réalité, seuls les prix des actifs (immobiliers et titres financiers) ont considérablement augmenté. On a donc assisté à un découplage de l’inflation entre monde réel et monde financier. 

[2] Hiérarchie dans laquelle les Etats et le secteur privé s’endettent auprès des banques commerciales et elles-mêmes s’endettent auprès des Banques centrales.

[3] Dans la culture juive traditionnelle, le jubilé, fêté tous les 50 ans, amenait la rémission des dettes et la libération des esclaves. En termes contemporains, on dirait plutôt « le grand reset » ou « la réinitialisation du système ». 

[4] A l’heure actuelle, il s’agit de plus de 2.600 milliards d’euros.

[5] Notre système monétaire, basé sur la logique bancaire, crée et détruit de la monnaie à la vitesse de l’octroi et du remboursement des prêts (un prêt = une création de monnaie et un remboursement = une destruction de monnaie). La monnaie est donc temporaire. Une injection de monnaie qui ne doit pas être remboursée se traduit alors par la création d’un stock de monnaie permanente qui peut circuler à perpétuité. Dans le passé, les systèmes monétaires basés sur l’or était des systèmes à monnaie permanente puisque l’or n’est la dette de personne.

[6] Cette dernière serait par définition réservée au secteur public

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