Banque et durabilité

Le règne du 0% ?

Avec le réchauffement climatique et l’écroulement de la biodiversité se pose la question de la durabilité de notre mode de vie et de notre organisation économique et sociale. L’humanité, au mode vie occidental surtout, consomme trop de ressources non renouvelables ; trop d’énergie et trop de matière ; elle occupe aussi trop d’espace ne laissant à la faune et à la flore naturelles qu’une portion congrue.

Aujourd’hui, l’aspiration à la modification de notre mode de vie devient assurément « LE » clivage politique émergent se surimposant aux clivages traditionnels. Les gilets jaunes en sont l’illustration la plus emblématique. Eux qui opposent « la fin du mois » à « la fin du monde » surimpose l’équité à
la durabilité .  

« La fin du monde » et « le changement » sont sources d’angoisses et de résistances alors que la réponse politique est jugée peu rassurante. Les gilets jaunes et les jeunes qui manifestent pour le climat soulignent en chœur la tétanie et l’absence de vision de nos représentants politiques. Pour ma part, convaincu qu’il faudra évoluer, je voudrais vous soumettre quelques réflexions sur les modifications à apporter à notre conception de la banque et du crédit dans une optique de durabilité et d’équité.

Si l’on se penche sur l’histoire du développement bancaire, on est frappé par son caractère récent et inséparable du développement industriel à forte intensité capitalistique (c’est-à-dire avec une forte immobilisation financière, généralement à crédit). A mon sens, le développement industriel de ces 300 dernières années n’a été possible que par le développement parallèle des techniques du crédit bancaire. Le crédit, véritable pouvoir multiplicateur de la monnaie, n’a lui-même été possible que par un processus sans cesse plus poussé de dématérialisation de la monnaie passant de la pièce d’or à la monnaie fiduciaire (billet de banque) puis à la monnaie scripturale (écritures en comptes) pour aboutir à la monnaie électronique. Ce processus a permis de s’affranchir progressivement des contraintes physiques pour aboutir à une monnaie « hors sol » qui a favorisé l’expansion du crédit, l’expansion des investissements, de la production et de la consommation, parfois jusqu’à l’excès comme l’a montré la crise des crédits subprimes en 2007.

Le développement du crédit a permis d’accroître le niveau de vie de la population pour atteindre, dans nos pays, un niveau absolument inimaginable pour nos ancêtres d’il y a à peine 3 ou 4 générations. Le niveau de vie actuel de la plupart des belges dépasse probablement celui d’un Roi comme Louis XVI, espérance de vie élevée, nourriture en abondance, logements salubres et confortables, eau courante chaude et froide, soins de santé, médicaments, loisirs, moyens de transports rapides et confortables, scolarité élevée, etc. Un niveau inégalé dans l’histoire de l’humanité. Mais le prix que nous payons est trop élevé. Il condamne la terre, la faune et la flore et nous condamne à terme. S’il a été possible de faire croître notre économie à crédit « aux dépens » de la terre pendant 300 ans, ce n’est plus possible aujourd’hui. La terre est pleine et toutes ses ressources sont déjà (sur-)exploitées. Le modèle de développement basé sur la technique du crédit et des intérêts, très puissant pour « booster » une économie à développer, est maintenant arrivé à son terme puisqu’il faut à présent modérer notre pression sur la terre.

Il convient maintenant de développer des techniques d’investissement qui recourent le moins possible au mécanisme des intérêts financiers parce qu’ils nécessitent une croissance économique qui seule permet de générer des revenus supplémentaires permettant d’assumer la charge d’intérêt. Les intérêts entraînent ainsi un perpétuel cycle où croissance et crédit s’alimentent mutuellement. C’est cette néfaste mécanique de croissance auto-entretenue par le crédit qu’il faut enrayer. Ce n’est pas par hasard que les Etats et les ménages connaissent des taux d’endettement jamais vus dans l’histoire de l’humanité alors que la production n’a jamais été aussi élevée. C’est pourquoi, conscient des bienfaits du crédit mais aussi de ses méfaits liés à une exigence de croissance insoutenable, je suis convaincu que nous devons en modifier les règles pour en garder les avantages et en supprimer les inconvénients. La question qui se pose maintenant est de savoir comment financer nos activités futures sans devoir nécessairement exiger une croissance économique. Pour cela, je suis convaincu qu’il faut, par priorité, modifier notre système monétaire pour diminuer les charges d’intérêts. Je propose deux mesures centrales.

Premièrement, il faut charger les Banques centrales de prêter à taux 0% les sommes nécessaires aux investissements publics exécutés au profit du bien commun[1]. Voilà une proposition qui permettrait de financer les investissements publics, notamment de transition écologique, et de rattraper certains retards d’investissements sans surcharger les Etats de dettes et sans surcharger la population d’impôts. L’absence d’intérêt à rembourser dispenserait la puissance publique de chercher une croissance économique à tout prix. La dette publique serait financée par des moyens publics octroyés par la Banque centrale et dédiés exclusivement au bien commun. En situation d’équilibre budgétaire, le secteur bancaire et le crédit privés ne s’adresseraient plus qu’aux entreprises et aux particuliers. La situation serait très simple. Le secteur public finance le secteur public sans intérêt et le secteur privé finance le secteur privé en appliquant ses règles propres.

Deuxièmement, il me semble que la dette publique de quelques 2.000 milliards € de différents Etats membres de l’UE détenue par la BCE, rachetée aux banques commerciales pour restaurer leur solvabilité et leur liquidité à la suite de la crise financière de 2008, pourrait avantageusement être convertie en dette perpétuelle à taux 0%. C’est-à-dire une dette que les Etats ne devraient jamais rembourser et qui ne porterait plus aucun intérêt. Cette forme de jubilé permettrait aux Etats endettés de retrouver des marges de manœuvre pour investir et les banques commerciales, aujourd’hui en possession de cette manne financière, pourraient la prêter aux entreprises et aux particuliers pour qu’ils investissent eux aussi dans des mesures privées de transition écologique. Vu que cette manne monétaire ne coûte absolument rien aux banques commerciales (puisqu’il ne s’agit pas de dépôts), il semblerait logique qu’elles puissent la prêter à des taux d’intérêt très faibles.

Voilà deux propositions de réforme des règles en matière de création monétaire, de banque et de crédit qui, selon moi, sont susceptibles de favoriser la transition écologique et solidaire et de répondre aux légitimes interrogations des gilets jaunes et des jeunes marcheurs pour le climat. Mais ces propositions, tellement simples sur papier, bousculent tellement de privilèges, bousculent tellement d’idées reçues, tellement de conservatismes, que la probabilité qu’elles soient mises en œuvre avoisine …0%.  

Mais « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ». 

Dixit Charles Le Téméraire


[1] Bien sûr, afin d’éviter tout abus de création monétaire par le pouvoir politique, il convient d’encadrer ce mécanisme de garde-fous institutionnels, de normes juridiques et de processus de décision alimentés par des analyses se basant sur des indicateurs économiques, des indicateurs sociaux et des indicateurs environnementaux. La prise en compte de ces critères permettra de réencastrer la création monétaire « hors sol » dans la réalité physique et humaine de l’économie.

4 réflexions sur « Banque et durabilité »

  1. quel groupe d’individus va être suffisamment volontaire et neutre pour faire les analyses nécessaires et proposer les différents indicateurs afin d’encadrer les mesures que tu proposes?

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  2. Il existe beaucoup d’institutions publiques de qualité qui publient des indicateurs économiques, sociaux et environnementaux. Le bureau du plan, Statbel le bureau statistique belge, la banque nationale de Belgique, les ministères fédéraux (emploi, sécurité sociale, etc.), les institutions publiques régionales et communautaires. Il existe aussi différents conseils (conseil supérieur des finances, conseil de l’emploi, etc.) où l’information est digérée et objectivée. Pas d’inquiétude à avoir. Ce qui manque le plus, c’est la volonté de changer.

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  3. André, Merci pour cette intéressante contribution. 2 remarques:
    Lorsque tu énonces que « A mon sens, le développement industriel de ces 300 dernières années n’a été possible que par le développement parallèle des techniques du crédit bancaire.  » Il faudrait préciser que cela ne concerne que le monde capitaliste. L’Union soviétique, toute critiquable qu’elle puisse avoir été, a mis en place un système économique qui a eu un tout autre mode de financement qui l’a mis à l’abri de la crise de 1929 et qui, malgré les guerres et les massacres, a permis un développement économique remarquable. La conquête spatiale ou ce pays a devancé les USA n’en est qu’un des aspects. Il y a donc une vie en dehors du capitalisme.
    Secondement, à quoi sert une nouvelle mécanique financière si nous restons dans l’Euro, un monde schizophrène où 19 économies en concurrence les unes avec autres se partagent la même monnaie. On ne peut en même temps s’aimer et se détester. De nombreux économistes qui n’ont pas beaucoup de place dans les grands média critiquent l’Euro qui a détruit la Grèce. Jacques Sapir en fait le résumé : https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-pourquoi-est-il-necessaire-de-sortir-de-leuro-si-nous-voulons-regagner-des-marges-de-manoeuvres-economiques-et-sociales-par-jacques-sapir/.
    En qui se trompent-ils ?

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    1. Pour ma part, je préfère privilégier les changements de l’intérieur avant d’abattre la maison.

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